Les «Grands Crus», pour quoi faire ?

 

Les personnes qui m’ont appris ce métier m’ont toujours dit que si l’on désignait un vin par «Grand Cru», on devait pouvoir en nommer d’autres par «Petit ou Deuxième Cru», et que finalement ces appellations ronflantes n’avaient que peu de sens sans hiérarchie claire pour le grand public.

Depuis toujours, notre vignoble suisse fait un complexe par rapport aux vignobles français et, étrangement, n’est que peu influencé par celui de la péninsule italienne, plus affuté d’un point de vue marketing. Pourtant les teneurs en sucres naturels des Pinots Noirs et des Chardonnays bourguignons sont largement inférieurs à ceux du Valais et leur seule avance technique réside dans leur grande maîtrise du terroir.

Il est difficile d’expliquer que le canton de Vaud autoproclame un «1er Grand Cru», alors que la seconde marche du podium reste vacante, ou que le Valais veuille désigner ses meilleurs vins par le terme «Grand Cru» en sachant que de tout temps on nommait «Grand Vin» les flacons bon marché en grande surface.

Comme dans un mauvais rêve, ça réveille en nous un sentiment promotionnel d’un autre temps, où il suffisait pour convaincre le consommateur de faire chanter les étiquettes.

On a du «Château» par-ci, même quand il s’agit d’une simple guérite de vigne fortifiée, du «Clos» par-là, et on veut terminer le travail avec un pompeux «Grand Cru» que 25 ans de travaux et d’interminables discussions n’ont pas réussi à enfanter un semblant de réussite commerciale, Vétroz mis à part.

A Salquenen, il faut d’abord mettre en bouteilles le Pinot «Grand Cru» pour ensuite prendre le risque de se voir refuser l’appellation par le comité de dégustation. Comment gérer un tel risque sans être certain de passer le cut? En trichant peut-être… Rien de tel pour diviser les bonnes intentions d’un village viticole. Après tant d’années de labeur, on retrouve ces fameux Pinots Noirs à 9,99 francs chez Aldi au lieu des 25 francs usuels, soit 60% de rabais… Magnifique aboutissement d’une politique de qualité, non ?

D’autres communes comme Sion furent incapables, durant plus de 10 ans de conciliabule, de se mettre d’accord sur les cépages autorisés, et d’autres appellations n’ont rien trouvé de plus «tendance marketing» que de coller un sticker bleu sur les bouteilles «Grands Crus» pour différencier le Fendant normal par rapport au noble breuvage. De qui veut-on se moquer ? Un sticker, un autocollant, symbole de leur tête de cuvée, on nage en plein délire minimaliste…. !

J’ai suffisamment côtoyé d’encaveurs dans ma carrière pour savoir qu’il est tout-à-fait impossible de les mettre d’accord autour d’un projet renfermant des enjeux dont certains intérêts se révèlent divergents. Celui qui n’a pas assez de Petite Arvine pousse l’acceptation du Cornalin dans la liste des cépages agréés, et le voisin qui n’a pas assez de vignes en première zone ne voit pas l’utilité pour sa commune d’avoir un «Grand Cru».

Je pense que seuls les hôteliers-restaurateurs peuvent arriver à générer une bagarre sur des sujets semblables de promotion, qui sont pourtant d’une simplicité désarmante. Pour exemple, je citerai un complexe ultra-touristique tel que les Bains de Saillon, qui n’a pas de Wi-Fi pour ses hôtes en chambre, ce qui dénote bien leur envie de les voir revenir un jour…

Alors que la volonté de créer une hiérarchie de qualité dans la plupart des communes date d’au moins 15 ans, très peu, sauf on le répète, le «Grand Cru» de Vétroz qui est un indéniable succès, ont pu aboutir à un projet valable. Ceux qui y sont enfin arrivé en 2013, comme Chamoson, n’ont de loin pas réuni une unanimité et certains grands noms renoncent au «titre».

Comme dans tout amour, trop de temps tue l’envie, et le charme est définitivement rompu. Le train des vins haut de gamme est parti sans eux.

Les données du problème et les attentes de la clientèle étaient pourtant très simples :

A : Une bouteille unique et emblématique.

B : Une politique viticole et œnologique orientée qualité, très stricte.

C : Un choix de cépages restreint, en fonction des terroirs.

D : Une politique promotionnelle commune, adaptée et avec des moyens financiers.

Désormais, même si certains «Grands Crus» aboutiront prochainement, après une gestation morte née de plusieurs lustres, la plupart des encaveurs ont d’autres projets pour mettre en valeur le firmament de leur production, avec la mise en place de critères bien différents que ce simple adjectif solennel devenu vide de sens.

On le remarque assez facilement, chaque cave, chaque nouveau concept de vin de prestige sont mis en perspective, hors des normes «Grand Cru», mais tout en respectant un cahier des charges semblable voire plus sévère.

D’aucuns ont mis en place des projets innovants, valorisant à la fois l’oenotourisme, la création de vins issus d’un seul domaine, avec l’accueil et la dégustation au cœur des vignes.

D’autres encaveurs produisent des vins de niche, voire de «garage», avec un packaging marketing sortant des sentiers battus digne des grandes marques horlogères. Ces vins au prix ajusté se vendent désormais très bien, et n’ont pas besoin d’attributs grammaticaux supplémentaires pour orner leurs étiquettes.

On s’aperçoit, alors que le train des «Grands Crus» était toujours en gare, qu’un grand nombre d’encaveurs ont misé sur d’autres pistes plus identifiables à leur politique de qualité, sans consensus. Un ersatz, surtout au niveau de l’image, d’un vin français «Grand Cru», n’amène strictement plus rien à notre vignoble.

Pour le prouver, j’ai établi par l’absurde mais en pratique, l’inutilité de ce titre de gloire.

Après avoir acquis un Chasselas d’Yvorne «normal», un Yvorne «1er Grand Cru», en parallèle d’un Fendant de Saint-Léonard «normal» avec son «Grand Cru», je me suis amusé, avec trois collèges de dégustateurs avisés mais amateurs, de leur faire le « Test des 6 verres ».

A chaque fois je convoquais 5 participants.

Le jeu consistait à aligner six verres, dont quatre renfermant l’un des vins, et les deux autres le second, et ce de manière aléatoire.

Il n’y eut aucune surprise, il était impossible de différencier ces produits d’une même appellation via ce test. Les Chasselas étaient certes excellents, mais les cobayes furent bien incapables, de manière significative, de ressortir les familles de deux et quatre verres. Les différences n’étaient pas perceptibles pour les œnophiles.

Analytiquement parlant, les valeurs en alcool, extrait sec, pH et acidité totale furent également très proches.

Par contre, au niveau des prix, le « Grand Cru » valaisan annonçait 20% de plus et son homologue vaudois était 52% plus cher.

Tout ça pour ça, juste un prix à rajouter sur sa carte des vins ? Peut-être… Mais cette petite démonstration est bien significative du mal-être de notre économie vinicole.

Pourtant, plutôt que de vouloir communiquer sur un Grand qui ne l’est pas, d’autres exemples de valorisation marketing, réussis ceux-ci, sont nombreux.

Le Sassicaia, même s’il se cherche actuellement, a conquis ses lettres de noblesse via un concept innovant pour l’Italie. Il s’imposa via la dégustation, lorsqu’il était présenté en «Vin Pirate» au milieu des meilleurs Bordeaux et qu’il sortait régulièrement premier. Le mythe était né, habilement orchestré par un propriétaire fin stratège en marketing.

Le Brunello a assis sa légende en jouant sur l’élevage en quatre ans et un gros budget promotionnel et les autres pistes, comme le Vega Sicilia Unico en Espagne, auraient pu mieux inspirer nos génies suisses de la législation, n’ayant d’autres alternatives que de la grammaire redondante… «Grand Cru»… On croit rêver! Vous imaginez Volkswagen vendre son modèle Golf avec le slogan «Grande Auto» ?

Les années futures seront-elles celles des «Grands Vins» et des «Petits Vins» ? Je ne peux me l’imaginer. On ne peut réduire un vin à son étiquette sans conséquence significativement observable en son sein. Il y a urgence à modifier nos textes de loi viti-vinicole mais pour cela un certain courage et un franc parler me semblent indispensables.

En attendant, je vais déguster le «Vin de Merde» de Jean-Marc Speziale, vignoble de Mèze (Sud de la France). Son succès commercial est phénoménal !

« Bon et Grand, même mot !» Victor Hugo

Xavier Bagnoud

Ingénieur Œnologue HES

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A propos Xavier Bagnoud

Né en 1968, Xavier Bagnoud est Ingénieur Œnologue HES depuis 1993 et dans les métiers de la vigne et du vin depuis 1985. Après avoir fait des stages de 12 mois à Breisach à la Winzerkeller et dans le renommé Castello Banfi à Montalcino, il dirigea de 1993 à 2001 le secteur R&D de Provins Valais ainsi que le suivi des vinifications et la formation continue du personnel. Il enseigna en parallèle de nombreuses années l’œnologie à l’ECA de Châteauneuf et donna des cours durant 5 ans à la HES de Changins. Seul œnologue dans le premier comité de Vinea en 1994, il resta plus de 12 ans actif au sein de cette manifestation phare de la viniculture suisse. Président de l’Union Suisse des Œnologues de 2001 à 2008 il initia de nombreux travaux visant à renforcer et améliorer la visibilité de la profession. Acteur malheureux de la vie politique valaisanne, il fut toutefois un des députés influents qui réussi à bloquer et faire modifier l’Ordonnance sur la Viticulture qui comportait de nombreuses imperfections. A son propre compte depuis 2001, Xavier Bagnoud construisit une des plus grandes oenothèques suisses à Leytron (www.oeno.ch) qui fait la promotion des vins issus de 75 caves. Xavier Bagnoud, qui fut chef des achats vins du Groupe Casino Suisse durant 3 ans, a réuni au fil des ans environ 12 hectares de vignes dans les AOC Leytron et Ardon (Cave des Bains) et perfectionna de nombreux travaux dans le domaine du bouchons liège avec sa société WTC SA (Wine Trade Company). Il tient depuis mars 2013 une rubrique régulière dans www.vinsconfederes.ch
Pour marque-pages : Permaliens.

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